Âme Damnée / Le Bernin
Gian Lorenzo Bernini
Palazzo di Spagna / Roma
1619
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Un mois presque, bientôt, une longue absence qui prend fin… Mais ! juste là, à côté d'Anima Beata, compagnon terrible et fidèle qui l’accompagne depuis quatre-cents ans, Anima Damnata est une surprise d’un autre genre. Etrange, n’est-il pas ?... Il est un homme, un buste, un damné sous la pâle clarté de lampes languissantes. L'œil troublé par la tempête qui s’agite sous sa crinière ébouriffante, il quête, cherche des caresses aptes à lever le voile des visions troublantes qui l’épouvantent.
Des yeux en furie, incapable de contenir la colère en lui, il semble que cette cage vitrée le plonge dans une quasi apnée, une asphyxie. Ses pupilles se dilatent. Son cœur rage, enrage d’un violent déplaisir. De la honte ? du dépit ! aucun apparemment n’ont abattu son courage, et, épanouie sur son visage de rides, la fureur qui le guide torture les visiteurs, même les esprits des plus sages.
Ô âme damnée qui ferait presque couler des pleurs, qui épuise la coupe des douleurs des ingénus spectateurs. Ton abandon, des mots cruels à ton égard, car tu fais peur !, résonnent à tes oreilles, des bruits grommelant de regardeurs pourtant venus te contempler en quête d’un éveil. Tu es merveilleux. Pourtant il émane de toi une symphonie dramatique, une chimère, laquelle passe sur ton corps où rien ne dort, où tout s’actionne au contraire, tressaille, bondit, sursaute, jappe, conformité de spasmes semblables à ton rictus horrible où se devine les pensées maléfiques du monstre qui gît en toi. A son approche ! mères, enfants, femmes, adolescents, prenez-garde ! il marche en quelque sorte, il est actif, il diffuse ; et a priori sa pestilence a déjà affecté un bacchus au teint pâle, souffreteux, de Caravaggio à proximité.
Il rôde…
Insensible, farouche, son œil hypnotise. Puis soudain ! l’attention relâchée, il bondit sur sa proie pleine d’effrois. Et la tête presque arrachée du corps, et terrible, et rugissant de joie, il chercherait à mordre.
Que d’horrible à cette difformité cependant ! Quel privilège superbe, triste selon les sensibilités, que de pouvoir ainsi susciter la crainte chez autrui.
Dans sa fixité, son absence d’indécision, se dessinent toutes les nuances d’un état d’âme. Et telles les chaudes promesses d’une journée qui se respirent dans des matinées vaporeuses de printemps, son expression de terreur est de celle où réside la promesse que rien d’autre n’existera désormais pour lui que des tourments ; le malaise, l’angoisse, suggérés par ses grimaces définitives. On dirait que toute une vie morale se cristallise dans ce visage défiguré. Déjà la bouche doit sentir la gangrène, une seconde mort… prochaine ? La démence de ce trépas allume comme un incendie au dernier étage de son crâne, un feu qui transforme ses cheveux en flammes. C’est une bête. Et pareils à un rugissement, sa gueule grande ouverte, les grondements souterrains de sa révolte jaillissent, semblent crier le désir de mort violente qu’il veut épandre.
Il rôde…
Mais il le confesse, point est en son pouvoir de se tenir tranquille. Quand il ne massacre pas, il désoblige ; c’est son destin ! Et le jour où il n’y aura plus que le silence autour de sa personne, sera pour lui le jour le plus terrible. Alors ! L’œil pétillant de malices, deux plis verticaux mettant sa bouche dans une parenthèse, d’autres plissements parallèles et en barres sur son front, plus incurvés par-dessus ses sourcils, il va, vient dans sa cage, ravi des ineptes plaisirs qu’il propage parmi la multitude. Le cœur toujours en proie à la rébellion, il tourne, halète, heurte presque les cloisons vitrées de sa rude tête. Les lèvres écartées à l’excès, tendues à rompre la commissure, peut-être réclame-t-il de la pitié ? mais non ! seule l’insolence est le vecteur persuasif de ce visage transfiguré…
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