Palazzo Madama du 16ème siècle. Il fut la résidence principale de la famille Médicis à Rome, avant de devenir le siège du Sénat aujourd'hui
Place Navone (1)
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Sorti de Sant’Agostino, comme si la Madonna del Parto récompensait de la visite, la pluie s’est arrêtée… On passe une arche, longe le Corso del Rinascimento bordé par le chevet bombé de l’église Saint-Louis des Français. Puis les belles corniches, les chérubins du palazzo Madama, accompagnent la suite de la promenade.
Douceur d’une ville qui vit loin des vicissitudes des grandes cités modernes, sous un ciel à la quiétude retrouvée, on ferme les yeux un instant, on lève le menton, incline le front, pour happer la chaleur nouvelle. Rome prend vie aussi. Venue d’un peu partout, une foule, qui semble m’avoir attendue, irrigue le court carrefour qui voisine la piazza Navona. Des Romains aux pas pressés y rejoignent précipitamment la place ; des écoliers courent, cherchent vainement à compléter le temps perdu par leurs marches précipitées, pour ne pas arriver en retard ; des locales, belles, ondulent leurs chevelures brunes détachées, que la hâte ne leur a pas permis de soigneusement coiffer. Le monde ainsi actif, ils s’entrecroisent, rient, parlent fort parfois ; ils indiquent la rencontre prochaine du haut lieu touristique.
Même un agrégat de touristes matinaux s’insinue dans la corsia Agone, identique, avec ses arcades, à certaines rues bretonnes. Immense, au bout de la rue embouteillée, la topographie épouse les dimensions de l’ancien stade Domitien. Cerné sur tout son contour de maisons oranges, ocres ou crèmes, l’accumulation des grandes bâtisses ressemblent à une muraille érigée pour séparer le périmètre des autres quartiers de la capitale. Seuls, au fond, sur la gauche, deux palais rompent les coloris acidulés, au même titre que l’église Sant’Agnese qui écrase la place de sa masse.
Si seulement on pouvait prendre un peu d’élévation, on se dit. Si, comme ces pigeons, dont les claquements d’ailes résonnent sur les façades, on avait la latitude de s’envoler ; sûrement de là-haut, l’ellipse de deux-cents-cinquante mètres sur cinquante de largeur dessinerait l’intégralité de sa physionomie en tube à essai…
Longtemps trop proche des cirques Flamine et Alexandre Sévère, la méprise confondit le lieu avec l’arène de ceux-ci. Son nom progressivement perdu, à l’image de ses substructions couvertes par de nouvelles constructions, son histoire disparut des mémoires et du paysage. On lui accola le toponyme d’agonal, jeu public ; la langue perdant son usage premier, il devint nagona, pour aboutir au substantif de navona aujourd’hui.
L’évolution prêtre à rire. Mais l’austère promoteur de l’hémicycle, Domitien, celui que Suétone qualifie de mélange de ruse et cruauté, en aurait-il seulement souri ?
Peu aimé pour ses goûts helléniques, l’empereur profita des ravages occasionnés par un incendie, pour, en 83, instaurer un ersatz de jeux olympiques et mettre en œuvre ces certamen capitolino lovi dans de nouveaux édifices. Il réalisa beaucoup, cassa énormément. Il changea la configuration de la plaine des Tarquin, ajouta aux bâtiments déjà dressés par Pompée et Néron, un auditorium, un odéon pour les poètes, une naumachie inondée par une dérivation du Tibre, le grand stade dédié aux compétitions athlétiques inspirées des joutes de Delphes et Olympie.
Semblable à un cirque, adapté au goût romain, creux et composé d’arches et de portiques, une myriade de colonnes aux entablements différents, suivaient les inspirations initiées par le Coliseum et le théâtre Marcellus.
La pensée nourrit de résidus épars, deux pas sur la place suffisent à donner libre carrière à l’imagination… Peu à peu, les pavés de la chaussée s’effacent... Ils laissent place à une cavea sablonneuse, aux clameurs de trente mille citoyens, jadis compressés sur les gradins. Sages au début, obligés par les exploits, ils se muent en spectateurs plus attentifs. Qui sait ? Peut-être surpris par les vitesses prodigieuses, admirateurs des poitrines tendues, des souffles puissants, de la légèreté de pointes de pieds effleurant le sol, se sont-ils exclamés, saluant de cris le vainqueur de la course aux flambeaux. Peut-être dans l’ambiance agitée, de sa tribune installée à l’emplacement actuel de l’église Sant’Agnese in Agone, Domitien, la chlamyde sur les épaules et la couronne d’or posée comme un diadème, goûta-t-il le triomphe des Jeux organisés selon ses souhaits. Peut-être le flagorneur Martial, dont la lecture révèle ce que la rage de flatter peut faire dire de sottises à un homme d’esprit, assista-t-il aux combats de lutteurs déchaînés tels des fauves affamés sur des proies déjà à terre, et aux attitudes parfois identiques à un bronze exceptionnel conservé aujourd’hui au musée Massimo alle Terme…
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Lien vidéo : reconstitution du Stade Domitien + vue générale de la Piazza Navona aujourd'hui