Palazzo dei Diamanti (3)
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Le terme d’école est une réalité qu’on accole sans que rien ne justifie qu’on la donne.
De mon mystérieux voyage, je garde des images, des joies préparées, des joies de rencontre, des joies qui se présentent comme des champs fleuris sur une route. L’école de Ferrara, s’il y a, fut étrangère, plus complètement que n’importe quelle autre école italienne, au sens de la noblesse, de l’harmonie, de l’ordinaire. Réaliste par tempérament, par suite du manque d’inspiration, par suite de la pudeur de son imagination plus encore que par conviction, elle eut un souffle du Nord à ses débuts, je ne sais quels effluves flamands passant dans cette ville, desquels ses voisines furent ignorantes. Dans la succession de tableaux, dés fois des peintres non aucun nom pour briller, ils sont des anonymes, des inconnus. Sans testament, une tempera les désigne parfois ; on parle du Maestro della Piéta Massari, puis arrive le Maestro di Casa Pendaglia. La critique épuisée en adulations devant les talents reconnus, comme des soldats morts, nous, incapable d’en connaître la physionomie posthume, on les a affublés d’un patronyme, simple témoignage ponctuel de leur passage dans la comédie humaine. Ces intrigues sources d’un grand mystère, on se sent rempli, malgré nous, d’un ravissement pour ces malheureux désormais éloignés de toute parole du monde. Fort heureusement, l’amertume née de ce néant se digère ; et la visite peut reprendre, de même que la compulsation méthodique du précieux inventaire qui défile sans discontinuité. Arrivé cependant à une tempera, l’élan perd en célérité. Cette œuvre, qu’on voit pour la première fois, freine l’entrain ; et tel le marcheur intrépide et mal préparé à une randonnée trop longue, l’ardeur se mêle d’un renoncement au regard d’un nouveau défi qui se fait jour, sans que l’on ne l’envisagea. Est-on encore un visiteur quelconque lorsqu’on parcourt ces galeries innombrables, s’interroge-t-on ? Toutes ces œuvres sont censées être des récompenses d’efforts méritoires et consentis pour en recueillir le fruit, mais, de plus en plus, on sent le plaisir constant de leurs présences butter contre l’obstacle impérieux d’une sempiternelle conversation juchée entre mes deux oreilles. Comme je le dis, on en apprécie indubitablement le goût et les formes, mais là, ces tableaux semblent être le signal soudain d’une prise de conscience, d’une maturité éclose à force de côtoyer ces prouesses humaines. Est-ce le miroir des illusions que l’on franchit ? Pourquoi tellement d’interrogations se soulèvent l’une après l’autre ? Alors que le seul objet devrait être celui du recueillement, de la vue, de l’admiration sans limite de ces œuvres d’individus supérieurs, on se fait presque chirurgien. On garde toutefois, ô merveilleux trésor que l’on a chéri et entretenu à grands frais d’émotions, la candeur naïve de l’enfance. L’enfance, je dis, pas l’adolescence. La relique juvénile qui s’alimente perpétuellement de la surprise, le sentiment d’être venu à peine au monde, le renouveau sans cesse de l’admiration, comme si on ne savait rien, comme si, la solitude faisant, une sempiternelle lutte à rebours sauvegardait un Eden pur et intact jamais travesti par les perversions, jamais touché par les cendres infâmes du temps. C’est lui, l’enfant, la cause première de notre fuite vers l’avant. Il en est l’argument premier, l’origine d’une force qui détermine le mouvement, et il me pousse, incite sans fatigue, sans répit non plus, sans ambition réelle, à traverser les pays, à humer les raisons de ces grandes entreprises humaines faites d’impulsions et de répulsions, de ruptures et de continuités. Sans but véritable, il fait errer l’esprit, interdit de tracer une quelconque route prédéfinie. Par déraison, il joue à saut de mouton, bondit selon les connaissances apprises, suit le défilement de pages lues, fait se questionner à leur conclusion sur mille faits, mille pensées étrangères. Il remet inlassablement en perspective des acquis que l’on croyait solides ; et tel un voleur, il déverrouille les portes de connaissances insoupçonnées, chaque pièce nouvelle servant de sas transitoire vers d’autres pièces, encore plus immenses, qu’éclairent seule une bougie chancelante. Fascinant et effrayant à la fois, combien d’heures de lecture m’extirpent du monde et se concluent par des cris de fou face à la concrétisation de faits inattendus ! des gémissements. L’effroi, la tension, la fébrilité, on se sent perdu à l’idée de l’extraordinaire profusion de savoirs qui se révèlent sans fin, et sur lesquels, être présomptueux, on désire au plus vite poser une main. Combien de fois, voulant suivre une voie à dextre, ne prend-on pas le chemin rocailleux et pentu inverse ? Combien ? curieux de l’hypothétique paysage se cachant derrière le crêt d’un massif imaginaire, on s’éloigne, s’égare, se perd, vit-on en définitif, n’entendant jamais parler de rien. Tout cela se garde. Avec le soin de l’écolier appliqué à faire quotidiennement ses devoirs, conscient de cette richesse, on l’entretient. On sait ; mais on a peur, peur de l’évaporation, peur de la gnose envahissante, presque angoissante, laquelle, de jour en jour, s’accumule et concrétise ses réalités aux antipodes de ces chimères. Jusqu’alors, l’enfant a dominé en moi. Il fut, est, et espérons-le sera, le stimulus ; mais là ! pour en revenir à ce qui occupe, sous-jacent, perfide, sournois comme la langue d’un reptile, l’équilibre précaire maintenu tant bien que mal entre ce sensible et cet intelligible vacille, se fragilise. Telles deux plaques tectoniques instables, la balance hésite, le baromètre indique un temps moins clément ; se sentant en moindre équilibre, on s’inquiète de l’issue qui pourrait être tragique ; la disparition de cette chaleur et énergie qui, jusqu’alors, a poussé vers l’avenir. Instant fatidique d’une bascule, l’âge aidant ? Le scalpel systématiquement rivé à la rétine, la vision ingénue n’impose plus sa suprématie ; l’auscultation la remplace, du moins elle s’associe, comme une sœur jumelle. Maintenant toujours à la recherche de sens profonds, de messages, codes et narrations, d’effets de style, de perspectives fuyantes, l’art occupe pour son expertise. Où est le bellissime des débuts ? Déchiffrer, analyser, classer… Quête sur autrui autant que sur soi-même, les énigmes, résidus, les symboles surannés branchés à l’ésotérique, grandissent au détriment de la joie et du plaisir. A l’odieuse perspective de cette bureaucratie, pour s’en sauver, pour se rassurer, on fait appel aux sentiments. On demande aux œuvres si présentes, si elles auraient l’aimable gentillesse d’ajouter une légère couche de terre à un substrat de connaissances, sans en amenuiser le pathos. On empile. On compile. On se sert du savant rangement, sorte de grand nettoyage de printemps, pour classer les réflexions actuelles, avec celles antérieures ; celles propres à la crainte, propre à un abandon, cherchant à se sauver soi-même pour ne pas devenir orphelin. Moment d’égarement et d’état de perdition, on souhaite la disparition de cette vue. On ne la reverra plus, se dit-on, plus jamais. Ce visage de catastrophe perdu semble-t-il, heureux, on retrouve les matérialités du musée. On revient vers les toiles, en apostrophe une. On lui pose les deux questions qui font notre rituel. Que racontes-tu ? Qu’as-tu à me dire ?... On plonge en elle, se relâche et s’oublie soi-même…
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