Florence !
Une reprise…
Voici une dizaine d’années de cela, un jour, dans la ville où j’habite, une femme, la quarantaine, d’un certain rang social, avec « pignon sur rue » si je peux m’exprimer ainsi, et dans le registre social ; donc une femme avec une certaine renommée, et fière de cet apparat sociologique ; me parla de Firenze, de l’art, des beautés de la cité toscane riveraine de l’Arno. Ce jour-là, elle me fit tout un laïus sur cette ville que je n’avais jamais visité. Moi, passé une fois à sa proximité dans une nuit noire bien sombre et ténébreuse, des hauteurs de Fiesole le dôme du duomo de Firenze lumineux tel un fanal projetant ses faisceaux incandescents vers la voûte étoilée, m’était apparu. Et je m’étais arrêté. Il était là ce dôme. Colossal, son tambour couvert pour partie de marbres ; et sorte de miroir grandissant à mesure que mes yeux s’acclimataient à l’obscurité, comme si une propriété momentanée lui avait subitement donné la capacité d’intensifier des qualités lumineuses, par résonance, il semblait faire briller cette mer qu’était le reste de la ville environnante. Emerveillé, subjugué par l’imaginaire suscité par cette vision, depuis mon belvédère j’avais accordé de longs moments à l’Athènes italienne, Firenze. Puis, comme il était environ trois heures du matin, et car ma route devait me mener vers l’Umbria, le lago Trasimene, et Cortona, j’avais repris mon chemin, m’étais dit après avoir disparu vers d’autres contrées transalpines, qu’une autre fois je ferai ma réapparition ici, et visiterai le centro vecchio de cette cité.
Pour en revenir à mon interlocutrice, cette femme au raffinement indéniable, fière, mais sans trop l’afficher toutefois, de sa condition sociale ; par sentiment humain sans doute, par imprudence, étourderie, ou ignorance, elle s’était mise, conception de son esprit, dans le but de m’instruire, de m’expliquer la nature profonde de cette ville, Firenze. Voulant m’enseigner de manière pratique, mais aussi théorique, les agréments culturels de la cité toscane, moi le fond de mon coeur vide et baigné par une sorte de lassitude, sans m’avilir, sans engagements notables, je l’avais écouté. La leçon magnifique par le désir de mettre en exergue une supériorité intellectuelle sur l’ignorant supposé que j’étais pour elle, par des impressions rapides, des presque aquarelles de formulations orales traduisant à la fois sa volonté de me cultiver, et s’accompagnant d’un jugement de sa part, elle me déblatéra, provisions conséquentes pour un esprit aussi inculte que le mien, tout un discours d’apparat sur Firenze, l’art italien, les illustres personnages qui la peuplèrent jadis. La théorie d’une égalité pacifique fondée sur la compassion et le dévouement, une de mes matrices de pensée, je l’avais écouté, sans porter d’avis, spectateur muet, quasi anonyme, sans prendre part à ce débat, car la réserve me poussait de rester à l’écart.
La raison me poussant à porter mes réflexions au dehors, par-delà la barrière de mots de mon interlocutrice, je me disais qu’un jour il me faudrait tout de même m’aventurer dans cette cité. En fait, c’était par volonté que je ne m’étais jamais rendu à Firenze. Peur d’un côté ? Peut-être ? Ma sensation continuelle de faim intense à l’égard du savoir et la connaissance, mon envie d’apprendre continuelle, je savais que mettre un pas là-bas, à Firenze, signifierait pour moi, presque être mis contre mon gré dans un lieu enfermé dont je ne pourrai pas sortir rapidement. Ce que je veux dire, c’est que trop concentré sur ces petites quantités qu’on appelle des détails, trop précautionneux à l’idée de ne pas passer à côté des objectifs que je me serai fixé lors d’un séjour éventuel, je savais que la durée pendant laquelle je devrai demeurer dans cette cité, équivaudrait à 20 jours a minima.
Or, cause jugée objectivement non nécessaire et imprévisible, hasard, fabuleux hasard, un été pourtant, porté par des évènements exogènes, le besoin d’établir avec plus de certitude la réalité d’une chose précise, je m’étais rendu à Firenze. Oh ! Depuis j’y suis revenu à trois reprises, mais toujours par bribes, pas plus d’une journée, et toujours sans y dormir. Petit fait historique propre à ma vie, et sans conséquence sur ce qui va suivre, le pittoresque de mon existence veut qu’à chaque fois que je m’y suis rendu, j’ai envoyé un message avec photos jointes à mon frère ; lequel, connaissant ma nature, mon goût immodéré pour l’art et l’Italie, m’indiqua, raillerie de sa part, humour plein de finesse et ironie, de fuir, et vite ; car mes vacances se terminant je courrai le risque, pitance ô combien agréable, d’être incarcéré dans cette prison dorée, Firenze.
« Fuit ! Fuit ! », presque me disait-il. Mais l’action de se soustraire impossible, poésie de la pensée, sentiment de richesse, les yeux déjà tournés vers le Ponte Vecchio, Firenze m’offrait son panorama, et je me sentais bien incapable d’orienter mon regard vers autre part. Firenze source intarissable, ne pouvant la quitter, sa vue vibrant tout entier à l’écho de sa renommée et des beautés qui y sont enfermées, déjà ; pourtant que quelques pas effectués à proximité de San Miniato de ma part ; je sentais comme ses moindres inflexions me posséder. Ma promenade à l’orée d’un escalier bordé de grands cyprès noirs, un océan de toits, maisons, palazzi, Santa Croce, le Dôme de Brunelleschi, le Baptistère, le Campanile de Giotto dressant sa silhouette blanche près du Bargello tout noir, des tours, des flèches, des campaniles, des toitures rouges briques, de partout pointaient, s’éparpillaient ce bel assemblage hétéroclite autour de la forte masse de la Seigneurie découpant ses créneaux sous un soleil levant pâle d’abord, puis laiteux, jaune, orange, avant de devenir incandescent.
A mes pieds quasiment, formant une ligne sinueuse perdue parfois dans la colline et la verdure, des fragments de la vieille enceinte de Firenze émergeaient, avec des tours solitaires, au bord de l’Arno, comme la Porta San Niccolo. Puis parvenu sur la Piazzale Michelangelo, identique à une bande de brouillard couleur blanche avec au zénith une autre bande couleur brique, sous un ciel de plus en plus bleu, illimitée, sans bornes ni mesures pour un esprit porté vers l’imagination comme le mien, Firenze se dévoilait. Loin des estimations des behavioristes croyant qu’explorer toute vie intérieure est chose vaine et superficielle, moi, à rebours de ces théories, je m’interrogeais. J’étais pris, ambiguïté, entre cette faculté qu’a l’esprit humain d’organiser des relations avec le réel ; car j’étais conscient de poursuivre un objectif précis et hors de l’ordinaire pour ma première visite (j’y reviendrai lors du prochain article) ; et de l’autre, je me sentais porté par cette capacité d’inventer et de donner vie à des réalités qui transcendent le monde des sens et qui, parfois, donnent substance à des éléments purement sensoriels. En fait, j’en étais arrivé à ne plus réaliser aucun mouvement. Sous ce jour naissant et sa lumière mordorée, mes pensées baies d’aération, je calais de la sorte un à un mes coudes sur la balustrade de la Piazzale Michelangelo. Je calais mes joues dans le val douillé creusé par mes doigts dépliés. Et les pupilles de mes yeux dorées par la luminosité ambiante, je songeais que pour l’homme sensible et imaginatif que je suis, étais, et sera, en sentant et en imaginant continuellement le monde et ses objets, en voyant cette torre, ce paysage ; et quand même temps, par mon imagination, je vois une autre torre, un autre paysage ; ici résidait toute la beauté et le plaisir des choses. Et j’étais comblé. Et je me disais, triste serait ma vie si je ne voyais et ne sentais que des objets simples, tristes sont ceux auxquels seuls les yeux et autres sens parviennent, ceux qui oublient toutes ces oppressions et picotements qu’on appelle des sensations…