Guérande (partie 2)
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Guérande, enfermée dans sa ceinture de pierres médiévales, est une ville réduite. Une petite cité bretonne qui domine les marais, une manifestation du passé sur laquelle on butte une fois franchie l’escarpement hérissé qui conduit jusqu’à elle. Des vieux remparts à mâchicoulis garnis de tours et de quatre entrées bien conservées assurent toujours la protection de la vieille ville.
La promenade qui longe la belle enfilade des fûts et des ouvertures charretières est sûrement un des endroits les plus agréables que la cité puisse offrir. Baignée par des fossés profonds aux eaux vertes et stagnantes, on se prend à regarder les vieilles pierres défaites de lierres, sans doute par crainte des effets néfastes de la plante parasite. Dominé d’un côté par l’alignement tournant des remparts, séparé de ceux-ci par les fossés où l’eau dort sous des plaques vertes, on longe le périmètre fortifié sur un chemin jonché de grands arbres. Ceinture d’épais feuillages, ceinture de murailles, c’est là le double corset qui environne aujourd’hui Guérande.
La cité conserve toute son enceinte construite au quinzième siècle par le duc Jean V, presque toutes ses tours, et ses quatre portes ; la porte du faubourg Bizienne, la porte de Saillé, la porte Vannetaise, toutes trois peu importantes ; la porte Saint-Michel surtout, le solide châtelet montrant ses deux grosses tours rondes à mâchicoulis et créneaux affirmés qui fut le siège de l’ancien gouverneur de la cité.
Derrière les murailles se cache la ville serrée autour de la collégiale Saint-Aubin. Une petite cité bien calme, bien tranquille, bien endormie aussi, aux petites maisons basses, aux vieux hôtels un peu déjetés sous le poids des ans et qui dressent, jaunies ou noircies, leurs façades sur des cours silencieuses. Cà et là des tourelles dépassent par-dessus les vieux toits d’ardoises, leurs pointes en arrière-plan dégageant des perspectives à l’improviste. Quelques rues entrecroisées vont d’une porte à l’autre, quelques ruelles tournant derrière le rempart forment toute la ville. C’est un peu surfait, et sous son aspect moyenâgeux policé, on sent une réalité rénovée et une mise en scène apte à satisfaire le goût des touristes.
A coup sûr, la collégiale Saint-Aubin est le cœur de la ville cloisonnée. Elle porte la marque de plusieurs époques. A l’intérieur, dans la nef longue qui s’étire, se remarquent quelques vieux chapiteaux romans historiés de diableries, et dans une chapelle, qui sert de crypte, un enfeu seigneurial du chevalier Tristan de Carné et sa femme, Jeanne de Salle, plonge dans un passé oublié. Une fois dehors, le portail principal du quinzième siècle, restauré, montre une chaire extérieure incrustée dans l’épaisseur d’un contrefort, une tribune chapeautée par un abat-voix sculpté masquant de son ombre deux têtes d’angelots ciselées.
Mais de l’antique, de la primitive Guérande, il ne reste rien, la ville périssant du temps des invasions scandinaves. Aussi, par sécurité, on l’a rebâti au sommet de celle colline. Et depuis ses murs ont connu maints assauts, dont le plus fameux et le plus terrible fut le siège de 1342. Toujours dans la fameuse guerre qui opposa Montfort à Clisson, Guérande tenant pour le premier, elle se vit assiégée par une armée de roturiers-pirates espagnols et génois, commandés pour Charles de Blois, par Louis d’Espagne. Que de tentatives infructueuses des assiégeants ! Mais une fois la brèche ouverte et emparée, la fureur de la frustration accumulée libéra les plus vils instincts qu’un homme puisse offrir. On massacra à l’envie, on bouta le feu aux maisons, on brûla les églises où femmes et enfants s’étaient réfugiés.
De l’odieux carnage, tout a été oublié, il n’existe même pas la trace du malheureux désastre sur une pierre commémorative. Les paludiers aussi appartiennent maintenant à un passé délaissé, les anciens costumes faits d’une longue blouse blanche descendant jusqu’à mi-jambe, de braies blanches, serrées de jarretières par-dessus les genoux, ne sont plus que l’apanage de réunions folkloriques locales pour attirer des passants en quête d’authenticité. Mais voilà que la rue Saint-Michel qui conduit à la porte du même nom, robuste construction, laisse apparaître entre des échoppes quelques portes cintrées, de vieilles maisons irrégulières. Plus loin, une maison aux colombages bleus azurs surplombe de son premier étage le niveau le plus bas, elle semble être une des rares survivantes de ces constructions si banales en Bretagne qui appartiennent à un autre âge. En cherchant bien, on trouve aussi des anciennes demeures aux cachets aristocratiques enfouies dans le silence de leurs petits coins. Un silence rêveur, car il rode autour de l’église, où des marchandes de glaces abritent leurs éventaires et lisent sans parler, un calme presque souverain.
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