Palazzo du Podestat au fond (personne nommée, étrangère à la cité, pour aplanir les tensions entre aristocrates et marchands)
Narnia
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A part quelques grands stratus allongés là-bas sur l’horizon de l’Est, vers le bassin de Terni, le ciel est limpide, bleu, ouaté de ci de là de petits nuages transparents entre lesquels s’entrevoient presque les étoiles…
Perchée sur une éminence, Narnia gît sur son rocher. Une de ses faces simplement voilée par ses constructions, elle domine à pic les eaux de la Nera, la rivière aux remous inexorables qui alimente le Tibre et la capitale. Sentinelle méridionale de l’Ombrie, verrou à maîtriser pour qui voudrait se prévaloir de futures conquêtes sur le Latium, elle lutta une année entière face aux volontés colonisatrices romaines ; sa chute, à la suite d’une perfidie de deux locaux trahissant leurs peuples, ouvrant les portes de la ville, laissa le champ libre aux successeurs de Tarquin pour s’emparer de la région.
Ces épreuves passées d’une population soumise au joug d’une civilisation appelée à dominer la Méditerranée durant cinq-cents ans, la cité conserve de cette époque une seule arche du viaduc construit par Auguste, peint par Corot, ses arcs simplement inégaux variant du simple au double selon la surface enjambée par les lobes démesurés. Maintenant le pont à l’écart d’une ville qui somnole sous une chaleur écrasante, une montée, très raide, l'unit au tracé de l’antique via Flaminia et à l’ancien forum romain. Mais comme nombre de ses semblables dans cette partie de l’Italie occupée par les montagnes, Narnia a beaucoup à offrir. Un sentiment médiéval notamment ; car l’Ombrie, plus que la Toscane, bien au-delà de la Sicile et l’Emilie-Romagne, peut s’arroger du privilège d’être un conservatoire d’un âge où les cités connurent un essor incroyable.
Aussi, les bosselages sur la Porta Ternana dépassés, ma vue se dégage sur cette anthropisation conservée. Malgré les avatars du temps, sans la monumentalité de pierres cyclopéennes, étais de palazzi remaniés, timide, lovée dans un cirque naturel ouvert jusqu’aux eaux de la rivière qui donna son nom à la cité, Narnia se développe identique à un glacier dont le début serait la rocca Albornoziana. La ville étalée tel un glacis sur cette crête qui tombe telle une cascade, dans un mélange d'édifices plus ou moins volumineux, plus ou moins prestigieux, des maisons en équilibre s'accrochent à ce versant. Narnia grossit à chaque rebond de la pente, s'écoule, statique, sans célérité, comme un aïeul peu pressé et en fin de vie, puis elle rebondit subitement dans un saut désordonné au niveau du Duomo, des palazzi du Podestat et des Priori. Bruyante en cette après-midi dominicale, une foule a envahi la piazza Giuseppe Garibaldi. La cité auréolée du prestige d’avoir servi de titre aux chroniques de Clive Staples Lewis, le parler latin se mêle par instant à des accents britanniques. Dans une ambiance conviviale, sans la négligence de tenues ostentatoires, ersatzs d’un réel statut social dissimulé sous ces habits d’apparat, en étranger, hermétique à ces aspects surperfétatoires, je m'enferme dans un monde personnel. Comme un autiste, seul dans mon univers, j'effectue le tour d’une fontaine, glisse mes doigts sur son marbre rose, m’asperge la nuque de son eau fraîche, prend conscience que sous mes pieds vit une autre ville où boyaux, hypogées et temples vénérables, sont dissiminés.
La cité a priori toujours habité par la modestie de Nerva, le natif et vieil empereur, maillon incontournable entre Domitien et Trajan, je m'enfouis sous la voûte qui relie le fronton du duomo à une bâtisse plus imposante. Happé par le flux des touristes, impatient de découvrir les restes de la citta vecchia, je m'ombrage peu de la fermeture momentanée de la cathédrale ; car, sous le prétexte d’un portique aux ouvertures travaillées, je m'imagine les splendeurs conservées dans cette construction sacrée… Accompagné d'une frise de chérubins en surplomb de cet atrium latéral, les pavés de l’antique via Flamina se dessinent. Un univers clair-obscur illumine le paysage urbain. Tantôt des bâtiments plus nobles, le Palazzo du Podestat, le Palazzo dei Priori, éclairent la large rue via leurs fenêtres à meneaux transpercés par le soleil, tantôt, sombres et étroites, à l'abri de veilles tours et sous le couvert d'arcs aux stupéfiantes élévations, des venelles latérales dévalent vers des fonds insondables.
Entre des attablements sur une terrasse, parfois des exubérances associées, sur le seuil d'une devanture une belle jeune fille me fait signe de prendre place auprès d'elle et de sa compagnie. Mais sous ce soleil incandescent, animé d'une impassible tranquillité, lymphatiquement je signale mon désaccord. Je poursuis. La voie s'élargit. Je jette des regards sur les façades des palais des anciens administrateurs de la ville. Propriétés du Podestat ou des représentants de la Commune, des arcs brisés et ouvertures médiévales travaillées interpellent moins que des bas-reliefs enchâssés tels des frises. Au tiers de la hauteur des vieux édifices, horizontaux, ils figurent épisodiquement des griffons qui sont les emblèmes de la cité.
Arrivé au bout de ce qui fut, il y a vingt-trois siècles un forum, une autre fontaine, identique par sa physionomie à celle de la piazza Giuseppe Garibaldi, annonce la strada Mazzini, longue et raide descente qui conduit jusqu’au vieux viaduc. Mais avant de m’insinuer dans l’étroit corridor dont je maudirai plusieurs fois la décision de l'avoir parcouru à pieds, je me prends d’interrogations pour un bâtiment cultuel chétif, caché derrière son atrium, et dont la sobriété ne saurait masquer une édification sur des bases antiques. Pure et simple, il s'agit de la chiesa Santa Maria Impensole construite sur une pente, comme son nom l’indique, et dont les assises reposent sur un temple jadis dédié à Bacchus.
Enfin, car je me fais fort de ne point revenir frustré en raison de l’absence de visions artistiques, la longue piazza dei Priori passée, une bifurcation, un semis serré d'habitations hautes perchées et traversés, je découvre une autre chiesa fondée sur le lieu même où passa San Francesco en 1213. Son apparence banale, l'intérieur dilaté en trois nefs inégales, beaucoup des piliers sont décorés de fresques mariales aux drapés inhabituellement écarlates, tandis que des nimbes, disques de lumières représentés sur le sommet des têtes de saints, ont la particularité d’avoir été ciselés dans les fûts par-delà ces coloris vermeils…
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