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Comacchio

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Comacchio

 

 

Précédent : Chioggia

 

Un delta abandonné, qui doit sa conformation au passé, qui à son tour est la clef des relations entre l’homme, la terre et l’eau. Au cours des millénaires, les innombrables migrations effectuées par les branches du delta du Pô ont laissé leur marque dans la plaine. Authentique labyrinthe de bosses, un ruisseau creuse, puis donne à jamais sa marque au territoire qu’il a traversé. Les rus se croisant, des bosses délimitent une série de bassins où les eaux de pluies stagnent, ne s’écoulent jamais ni vers les bras du Pô, fuyant sur des lits surélevés, ni vers la mer, fermée par des talus et des petites dunes parallèles à la côte. Cet univers amphibie est un échiquier de reliefs aplatis, un espace de diffluence, une zone frontalière entre la terre et l’eau, où l’étrusque cité de Spina domina jadis ce terroir, sise à l’interface d’un riche hinterland et d’une mer en communication avec le monde hellène.

Sans homogénéité, la plaine s’étale. Les eaux de crue se pressent parfois pour ouvrir de nouveaux passages éphémères vers l’Adriatique. Elles apportent leurs dépôts de matériaux de plus en plus légers au gré de leur long périple ; des sables grossiers, là où le courant est encore vif ; des sables fins, des limons et argiles, quand le flux est moins vigoureux. Monde de transition, domaine des miasmes et paludéen mille générations durant, l’accumulation des herbes de ces marais a formé des prairies, recouvertes à l’occasion de crues conversées, lesquelles dans un long processus en ont fait une région de tourbes. La salinité est l’autre grande caractéristique de cette vaste étendue exsangue. Résultat de l’entrée dans ces chétives vallées de l’eau de la mer, dans les parties du delta mort, la saumure s’est accumulée, a pénétré à l’intérieur, sans jamais ne pouvoir être évacuée.

Riche polis de Spina au moment où, dans la continuité de Solon et Dracon, Clisthène divisait l’Attique en dèmes, dans cet espace où les eaux serpentent, une Camargue en quelque sorte, arrivé à Comacchio, il est difficile de penser que l’on touche à ce qui fut l’une des plus grandes rivales de Venise ; un pôle et havre concurrent, aux activités salines initiées par les moines de Bobbio, qui lui valut la haine de la Sérénissime jusqu’à sa brutale mise sous tutelle en 866.

Aujourd’hui de ce point de passage sur le Pô, suffisamment puissant pour conclure des accords commerciaux et douaniers avec le royaume Lombard en son propre nom, frétant ses barques chargées de sel et de garum, il ne reste que le souvenir délicieux du passé. Un passé, sous la coupe des Este implantés à Ferrara, sous la coupe d’une Curie romaine transformant une dernière fois, vers 1630, la physionomie du borgo pour lui donner son urbanité actuelle.

Marchant vers cet inconnu, les façades des maisons lustrées par le vent, du haut du Trepponti aux trois arches en communication, on regarde les canaux éteints de la cité. La surface de leurs eaux dures comme une roche noire, on en suit les reflets, pousse la vue jusqu’au pont suivant. On déambule dans le petit centre historique, interrogatif à propos de la base du campanile d’une chiesa, renforcée de blocs gris et solides, comme s’il craignait de tremper ses racines dans un milieu aquatique parfois exhaussé. Abandonnant cette botte lithique et hydrofuge, on s’arrête à une tour excavée à sa base, sorte de fanal, autour duquel des voies s’échappent à la façon de rayons accrochés au moyeu d’une roue. L’orange, le gris naissant dans des ombres larges propagées par un soleil sur le déclin, le pourpre hivernal des dernières fulgurances lumineuses d’un astre malade échauffant des murs en briques, on joue avec la palette calorimétrique qui éclabousse les bâtiments et encoignures. Dans un linceul rougeâtre, la suavité du soleil couchant a remplacé l’âpreté d’une journée dédiée à la pêche chez les habitants. Certains d’entre-eux flânent. Ils semblent faire une ronde infinie sur les quais bordés par les canaux mâts et sans barres d’écumes. Même les barques à fond plat qui naviguent à leurs surfaces paraissent prendre soin de ne point perturber leur somnolence. Elles filent, les embarcations effilées. Elles glissent, comme si elles étaient posées sur une huile sombre imperturbable. Le tour du village effectué, avant de partir, revenu à proximité du Trepponti, on jette les yeux vers le Ponant. On s’imprègne du spectacle d’un soleil mourant qui finit par fermer les dernières branches d’or de son rouge éventail…

 

Suivant : Ferrara (1)