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Procida (2)

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Procida (2)

Il me semble arriver dans un autre monde…
L’âge adulte offrant le don de la conscience et la capacité de distinguer le réel de l’imaginaire, pourtant, le pied à peine posé sur le quai, l’impression de toucher une enfance, une innocence, une insouciance, m’envahit face à la poésie offerte, et d’une rare beauté. 
Le paysage simple, joyeux et coloré, des touches acides rosées, orangées et citronnées, vêtissent des maisons, comme s’il s’agissait pour elles de plaire, mais sans ostentation. Ces caractères modestes dénués de toute attitude capable d’attirer outre mesure une attention, depuis la via Roma, sur le revers d’un monte, entre ombre et soleil, Procida me révèle un à un ses corps opaques, tous en ligne, et d’une hauteur de trois étages.
L’horaire, a priori celui où il faut se rendre à l’école, la première personne que je croise, sac sur le dos, est un jeune garçon qui court, tête nue, bras nus, n’ayant pour tout vêtement qu’une chemise et un jean tout rongé par le bas. Il court le long de la via Roma, passe devant moi... Il court la bouche ouverte, le rire muet, puis s’arrête brusquement, un instant, rebrousse sa route, ramasse d’une agile poignée un objet qui venait de tomber ; et, celui-ci mis adroitement dans sa poche, il s’élance à nouveau, reprend sa chevauchée, bondit, ne pousse personne, ni ne reverse quiconque ; il va tout simplement, et disparaît…
Me retrouvant à observer cette vicissitude suspendue, je me remémore une pensée ancienne, comme quoi, les gestes lents, la lente glose qui m’accompagnent, sont invariablement les prisons d’un temps trompeur qui ne correspond pas aux usages des habitants. D’ailleurs, les dalles de basaltes de la via Vittorio Emanuele, ma promenade, une vie commence à s’y agiter ; toujours pareille a priori, toujours régulière, en continue, comme si ces cœurs éteints durant la nuit, inquiets de faibles pulsations, voulaient chasser, par une activité, un grand calme senti comme oppressant. 
La confusion sans être générale, je parviens jusqu’au sommet de la via Principe Umberto. L’autre flanc de la colline désormais mon horizon, chaudes, éclatantes, des maisons sont bâties suivant le terrain, groupées de telle façon que les terrasses des unes se retrouvent être sous les premiers étages des précédentes. De ce côté, au soleil, des tissus légers posés derrière des fenêtres, des draps flottent également sur les balcons, et, par moment, je m’introduis dans des ruelles étroites qui semblent se perdre dans cette descente. Parvenu sous le frais d’une arcade, j’y observe le bleu d’une mer piquée de fines mousses blanches.
Île tranquille. Des falaises brunes à sinistra et destra, la mer étincelante face à moi, la timide mélodie d’une houle insignifiante s’épanche dans une solitude constante. Personne. Si peu. Seul dans ce silence où parfois toute trace de vie humaine disparaît, la marina, miroir d’eau paisible, est le mouillage de quelques barques de pêches qui semblent y dormir tranquillement. 
Non loin de là, sur un belvédère où culmine l’abbazia di San Michele Arcangelo, l’horizon s’ouvre, immense. La baie de Napoli large et profonde devant moi, je vois la mer… Une mer qui émeut. Tiède, bleue. Une mer délicate. Toute frisée de petites vagues qui se poursuivent avec un doux tapage sous la caresse du vent du large. Une mer… avec le Vésuve en arrière fond, la presqu’île de Sorrento et Capri sur la droite, le Cap Misène et les champs Phlégréens à l’opposé… 
Une mer… où plane une atmosphère de paix, sillonnée des murmures de vies au ralenti. Une mer... aux bandes écumeuses, semblables à des virgules, et qui me sourit… Quel objet touchant. Quelle impression laissée sur le cœur. Le panorama remue ce qu’il y a de plus sensible ; un charme discret, difficile à exprimer, qui tient l’âme dans un enchantement ; un rêve, concret, qui chasse les heures tristes que l’on voudrait passer avec précipitation, mais qui contribuent autant à remplir le nombre des jours, que celles qui nous échappent à regret...