Procida (1)
Il y aura toujours une île d’opportunités dans chaque difficulté…
Une nouvelle journée… Une de ces journées merveilleuses où un firmament étoilé, fait songer, non sans plaisir, à la façon dont on va l’employer. Dans la rue, pas un seul visage de connaissances, j’erre en inconnu. Etudiant de rares physionomies que je croise, j’y lis leurs joies, tristesses et fatigues, et je les partage. Quelques mots lus sur mon portable, dans de bonnes dispositions, mon chemin commence. Je marche paresseusement. Les mystérieux tableaux de la veille derrière moi, lâche, ma pensée ne cache aucune profondeur comme un miroir ; et dans un procédé de communication réciproque et interne entre elle et moi, je vagabonde à sa surface…
La fin d’une nuit arrive, le début d’un matin lui succède…
Face à l’inconsistance et la brièveté de ces deux infinis qui s’obscurcissent et s’illuminent, tourné vers cette éternité éphémère, j’observe un jour qui se lève. De lui-même, le soleil s’élève par-dessus la baie. Il monte, montre sa force. Serein, sans peur, il abandonne sa tanière, s’étire, ne flotte pas encore. Une paupière s’entrouve, agite les vagues. Surprises par l’apparition de ce premier fil de lumière, elles se battent, errent, rehaussent l’ébène d’une nuit qui, couchée sur la mer, s’évapore.
Quel silence !
Le monde est comme endormi. Il gît, immobile, muet, prêtant seulement l’oreille au ressac qu’amplifie de rares embarcations amphibies. En apnée, un univers est suspendu. Il se prépare, attend l’effet qui va suivre. Et il arrive ! Le souffle rouge. Le souffle orange. Le souffle jaune. Il arrive l’astre incandescent. Il surgit par-dessus la presqu’île de Sorrento, anime la vie, inspire une féerie éphémère qui, hélas, s’achève aussi subitement qu’elle était survenue, à l’improviste…
La baie maintenant parsemée de tons précieux et dégradés, des navettes y débutent un ballet quotidien. Ischia, Capri, Procida… Elles alimentent en continu un flot de citadins partant travailler là-bas, tôt le matin, pour ne revenir que le soir ou le lendemain.
Pour moi, ce sera Procida...
Une fois embarqué, je longe la côte, glisse vers le nord et la zone des Champs Phlégréens qui englobe cet isolat. Le château Sant’Elmo, grand à lui tout seul comme un borgo, surplombe de son énorme masses des océans de maisons aux terrasses vides. En contrebas, le Castel dell’Ovo m’annonce la longue ligne de quais qui me conduira jusqu’à Mergellina. Puis c’est Posilllipo, Bagnoli, Pozzuoli, Baia, le mont du capo Miseno, depuis lequel les Grecs de Cuma établirent leur hégémonie sur tout le littoral campanien.
Ces grèves et promontoires caressés par la mer, sans cesse l’onde s’y mue en teintes nouvelles et fragiles. Elle varie aussi, vers le large, s’agite de rares embarcations de pêcheurs perdues dans cette immense étendue circonscrite.
Toutefois loin du chagrin, et la douleur, d’Arturo quittant son île, assis à côté de la vitre, sans me cacher le visage dans mon bras, sans aucune pensée maladive, je vois, je devine ce qui constitue pour moi un des stimuli de mon voyage en Campanie : les Campi Flegrei. Même si mon emploi du temps ne m’ouvrira pas l’opportunité de pouvoir les voir, perception pour un instant unique, je regarde dans leur direction, je scrute cette terre de Labour qui s’étend du Posillipo à Volturna.
L’Homme toujours en équilibre précaire, instable, et qui cherche, tel un ivrogne, à ne pas tomber, ou a minima à ne pas trop exagérément pencher d’un côté ; ici l’extension occidentale de Napoli suit la même incertitude. Le dernier terremoto important enregistré avec une magnitude de 4, le 1er septembre 2025, à 4 heures 55 ; comme un arrêt de justice qui suspendrait momentanément une affaire, et interromprait la procédure pour la remettre à plus tard, les forces naturelles semblent toujours prêtes à sourdre et fondre sur ce pays. Moi, à chercher d’éventuelles fumerolles – comme je le fis depuis les remparts du Castel Sant’Elmo –, je suis une ligne horizontale depuis Posillipo, déjà une paroi de cratère nivelée en partie, sur cet espace où, sans interruption, les cônes se suivent. Vers le nord, l’abrupt massif de la Pianura en constitue le point culminant ; en deçà, plus à l’ouest, le cratère ovale du puissant Astroni se complète, plus au sud, par la coupe de l’Agnano qui annonce la présence de la Solfatara.
Le phénomène de brandyséisme à l’origine de cette activité – « choc lent » pour les Grecs –, sous l’effet de l’augmentation de la pression de la vapeur emprisonnée dans une chambre magmatique sous-jacente, le sol s’élève à une vitesse d’un centimètre par mois. Le processus associé à un bouillonnement permanent, il exhale des fumerolles, des vapeurs sulfureuses ; un sol brûlant en soi, où des mares de boues en ébullition, les fangaia, déposent leurs cristaux de souffre à l’origine du nom du dernier volcan.
La dernière secousse a priori datée du 03 octobre, dans la nuit, suivie de répliques ; les causes bien connues, de même que les conséquences ; une désagréable dichotomie oppose un monde exogène, celui des touristes, à des locaux en proie à la frayeur. Le processus assez connu pour des visiteurs en quête de sensation – j’en ai déjà parlé à propos des souterrains de la cité –, à l’opposé, si on lit les dépêches et reportages des gazzette transalpines, et à plus forte raison napolitaines, il y transpire une brûlure, un dégoût aussi, une trahison, eu égard aux évènements des années 1980 qui obligèrent, de force, la population à abandonner des quartiers entiers.
La peur désormais omniprésente ; ces sentiments, attitudes, témoins de consciences en proie à des formes de terreur sont, hélas, les réflexions qui m’accompagnent jusqu’à que l’île de Procida se dessine devant moi…