Cefalù (1)
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A Mickaël.
... Et le feu s’éteint progressivement sur une mer juste éclairée par le liseré lumineux de son écume venue moussée sur les abords du rivage. Après environ deux heures de route sur la voie rapide entre Messine et Palerme, pareil à un rinceau étiré, et perdant l’épaisseur de son fil à mesure de sa progression sur une plage, le corps doré de Cefalù disparaît dans l’obscurité engendrée par un voile nuageux de plus en plus bas.
Sûrement, sous les horions du soleil, la sicilienne a-t-elle profité des ardeurs pour parfaire son teint hâlé durant la journée, mais, maintenant, transie par le soudain passage d’une chaleur estivale à la fraîcheur d’un soir, l’épiderme dressée, elle arbore un châle noir, un tissu léger, translucide, à travers lequel les ombres projetées par la lumière tamisée dessinent des arabesques sur ses façades.
Paisible, allant vers le sommeil, l’esprit calme, juste attentive à l’aurore prochaine, la vieille cité sicane s’oriente délibérément vers le Ponant. Et parce qu’on est arrivé à une heure trop tardive, parce qu’on vient de manquer son moment classique, on ne verra pas sa plus belle physionomie, celle de la dernière partie du jour, au moment, où le soleil se penchant de plus en plus sur la mer, une lumière douce et chaude pénètre ses entrailles et se mire sur les flancs de sa montagne lui servant de butoir.
Terre et eau à la fois, mélange de peuples innombrables, se disputant depuis l’Antiquité, l’empire du monde, l’aïeule se fragmente sur trois étages, conservant partout les traces de ses habitants d’autrefois.
Chacun de ces degrés antérieurs inégaux, à mesure que le regard descend vers son point le plus bas, on approche d’une contemporanéité de plus en plus palpable. Magnifique combinaison entre la nature et des entassements d’habitations agglutinées au pied d'un grand bloc, cette chaussée de géants improvisée est dominée par une colline arrondie à son sommet, portant, en cette nuit proche, des végétaux pareils à des micas noirs déposés sur une paupière fermée après une baignade dans un environnement granitique.
Comme si, jalouse des protubérances volcaniques des îles éoliennes au large de cette côte Tyrrhénienne, le socle sicilien avait voulu concurrencer les effusions visibles, il a élaboré son monticule lui aussi. Et sous un angle différent, trahi par une faible lueur lointaine, le bombement prend l’apparence d’une tête, un profil peut-être équivalent à celui du berger Daphnis terrassé par Héra pour le punir de ses infidélités à l’égard de sa fille.
Demain, car le soir tombe déjà, on gravira les pentes raides de la petite montagne pour ses anciennes murailles médiévales couvertes de pampres, agrémentées çà et là de pinèdes en terrasses dominant un temple, vieux de trente siècles, de la fille de Jupiter et Latone, et aussi sœur jumelle d’Apollon. Oh, bien sûr, les blocs mégalithiques de la divinité n’ont pas la gloire de ceux d’Ephèse, passés à la postérité pour avoir été une des merveilles du monde hellénique, mais du belvédère, proche de l’idolâtrie adressée à Diane, entre l’onde et la Lune, dont elle fut la tutrice, plus rapproché du ciel qu’écarté du rivage, de ces hauteurs abruptes, Cefalù dévoilera tous ses charmes et ses secrets.
Mais revenons au présent… Comme si sous un feuillage épais, pesant, pas un rayon franc ne pénétrait, l’ombre de la nuit a envahi les rues et cortiles de la petite cité. Le moment peut sembler incongru pour la visite d’un endroit inconnu, mais enrichi des déambulations antérieures d’univers nocturnes, on sait la joie et les frissons soulevés parfois par ce type de marche impromptue. Etroit, tortueux et coloré, à l’image des villes de l’Orient, la découverte de l’urbs s’effectue sans but précis, juste froissé, au passage de chacun des luminaires éclairant l’antique Kephaloidion, de ne pas y découvrir des locaux causant devant leurs portes, vous regardant passer avec leurs yeux noirs brillant sous la forêt de leurs chevelures sombres.
A l’état de léthargie, la vieille dame a néanmoins beaucoup à offrir. Forte d’être possédée tour à tour par des peuples féconds, venus tantôt du Nord, tantôt du Sud, son paysage est couvert d’œuvres diverses où se mélangent, d’une façon parfois inattendue, les influences les plus contraires. Parmi les éléments anciens, les sévérités du style gothique apporté par les Normands, notamment Roger II, prédominent au départ. Et celui dont les flots ne voulurent pas, sans doute pour commémorer le bonheur d’avoir échappé à une noyade, par vanité aussi, par souci d’affirmer ses prétentions sur un royaume jusqu’alors gouverné par les Musulmans depuis Balarm, a exalté sa gloire dans un duomo, véritable colosse au milieu d’un univers miniature en comparaison, dans un osterio également, une « taverne » au sens littéral zébrée sur ses hauteurs par une alternance de bandes basaltiques et de pierres locales, identiques en cela à la cathédrale d’Orvieto.
Mais il faut progresser davantage, le temps s’effritant dans sa course inexorable… Au creux de la via Mandralisca, une vitrine éclairée, domaine d’un musée éponyme, dévoile derrière sa sécurité transparente plusieurs amphores romaines encastrées dans ce qui fut peut-être une cave oléicole. C’est ici, également, que réside le fabuleux portrait de cet homme énigmatique d’Antonello da Messina, dont malheureusement les prouesses artistiques resteront lettres mortes en raison de son transfert provisoire à la pinacothèque Brera, à Milan.
Enfin, car il se fait tard, car demain doit réserver d’autres surprises, sur le chemin du retour, une étrange entrée en dévers, pareil à un soupirail, vous happe vers un escalier légèrement incurvé, pour aboutir au plus étrange lavoir qu’il m’ait été donné de voir. Ambiancé par le mouvement oscillant de vaguelettes passant sous les demeures frontales à la mer, les flux incessants charrient des quantités infinitésimales d’arènes sableuses, lesquelles prennent position sur une dalle. Encadrée par vingt-deux têtes de lions en fonte, crachant les eaux fluettes du Cefalino, plus sain que n’importe quel autre fleuve, plus pur que de l’argent, plus froid que la neige, selon le prosodie locale, on s’amuse à vouloir y dénicher, orpailleur improvisé un instant, des pépites entremêlées à ce sable tamisé par les éléments.
Mais l’heure du coucher retentit dans mon corps de plus en plus pesant. Et, avec des pas lents, heureux de savoir que le jour suivant sera accompagné de satisfactions, on effectue la courte marche conduisant vers une demeure provisoire…
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