Cortona (4)
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D’abord, on a l’impression de pénétrer dans une de ces chapelles dédicacées à une vieille famille de notables au temps où les ravages entre les factions gibelines et guelfes pouvaient emporter une jeunesse à la suite d’une rixe malvenue ou lors d’une embuscade. Baignée par une lueur blafarde, comme si, timide au départ, la lumière n’osait entrer dans le sanctuaire factice pour ne pas faire trop briller son éclat sur des retables exposés sur les parois verticales, les raies blanchâtres gagnent en consistance, se concentrent, forment des lignes presque palpables, des éclats de poussières y dansant au gré de souffles inopinés. Puis les faisceaux granuleux disparaissent, s’élèvent, descendent, bifurquent en ondulations hiératiques sous l’effet de mouvements lents brisant l’inertie de la pièce plongée dans un silence total.
Sans le vert-de-gris de timons oxydés mélangé à des coulées de suie, sans les senteurs, pleines de renfermé, d’une moisissure accumulée par la présence d’une humidité en excès, les murs encadrent une femme, chapeau de pailles légèrement ajouré posé sur son chef, qui semble se recueillir devant une tempera brillant comme un corps céleste éclairé par une étoile.
Dans cette solitude, l’éblouissante composition fait perdre un temps les autres œuvres tout autour. L’intime superposition des ors et des couleurs acidulées, la femme, sûrement une visiteuse attentionnée aux choses de l’art, on croit un instant voir ressurgir les anciennes dévotions particulières provoquées par la vue d’une image utile aux élans du cœur, l’éclairage artificiel se substituant aux chandeliers jamais éteints par le passé…
Sorte d’avant-goût d’une béatitude céleste devenue inopérante dans nos sociétés imbibées de références païennes, on se laisse subjuguer par la douceur de l’œuvre de Beato Angelico. L’esprit à mi-chemin entre un Hippias et un Platon, on s’interroge sur la notion du beau, sur les sentiments de plus en plus saillants inspirés par le dominicain revenu sur sa terre d’origine, après son exil contraint en Ombrie. Sûrement, plein des enseignements indirects professés par la basilique d’Assise, formé aux arcanes de la miniature, dans une composition à la fois savante, mystique, dernier acmé d’un gothique tardif pointant ses plus belles représentations, de façon maladroite, peut-être hésitante, volontairement attaché aux symboles religieux valant une grande renommée à l’école siennoise disparue en même temps que la Peste Noire, le Frère a alterné des références aux deux Testaments, les principes mal assurés d’une perspective linéaire filant sur l’architecture d’une loggia, une scène sortie des Evangiles...
Ainsi affranchi du pays de la critique, bientôt la combinaison des formes et idées transgresse le regard, l’art, contemplatif et traditionnel, soulève même une poésie qui attendrit l’âme…
Sous son langage de saint, peignant agenouillé, versant de froides larmes devant ses figurations d’un Christ sur la croix, les procédés mécaniques de l’enfant de Fiesole s’effacent un à un, ils n’occupent plus qu’une place subalterne, similaires en cela à l’enveloppe d’une plante dont la fleuraison a fait chuter ces résidus ternes, derniers vestiges d’une saison préparatoire…
Primavera de coloris gais et chantants, le messager, de ses deux index orientés vers la Madone et le ciel, propage les paroles annonciatrices de l’incarnation du divin dans la nature de l’Homme. Comme les portées d’une liturgie, volant de chaque côté d’un pilier couronné d’un chapiteau d’acanthes, le va-et-vient des affirmations et réponses, entonnent une mélodie, un simulacre de conversation, comme si, subitement, cet art jusque-là muet avait percé le secret de son incapacité à sortir de son cadre étriqué.
Pourtant, point d’attitudes mouvementées, pas plus de vies mises en relief, c’est comme si, accompagné de sa prédelle jalonnée des étapes essentielles de l’existence de la Vierge, le vaste panneau constituait une introduction à cette sorte de bande-dessinée ; la Madone, croisant simplement ses bras en signe de soumission et de respect, l’ange, déployant ses ailes chamarrées, à l’image d’enluminures peintes sur des vélins et illustrant des textes sacrés.
Candides, pures, sincères, la douce fantaisie de l’aube garance et richement brodée, la mandorle outre-mer dessinée autour de la robe cochenille de la Madone, portent imperceptiblement l’intérêt sur des visages doux et familiers, sans vieillesses, sans laideurs, charmantes expressions délicates d’un idéal qui semble tout droit extrait du rêve d’un vénérable…
Porté par la léthargie agréable, l’opulence des couleurs et des matières, les poudres azurites, le sépia d’une seiche, les racines de garance, mélangés à l’onctuosité d’un milieu d’emploi coagulé par du jaune d’œuf, donnent à un polyptique sans cloisonnement, un retentissement imprévu. Œuvre de Beato Angelico, souvent délaissée par les visiteurs au profit de l’Annonciation, les étoffes de soies précieuses y lambrissent les corps élégants de différents saints, d’une Madone et l’Enfant disposés sous un baldaquin, l’harmonie de la prédelle dévolue aux Dominicains et de la scénographie, étant juste gâtée par l’emploi exagéré de dorures ; par un surplus d’or, amoindrissant la valeur des têtes, fanant les coloris contigus, à l’image d’un désert exposé aux incandescences lumineuses et dont l’albédo assèche la fraîcheur d’un jardin luxuriant...
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