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Piazza Colonna (1)

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Colonne Marc-Aurèle (1)

 

 

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A regret on quitte le monument aux ondulations fascinantes. On passe par la via dei Sabini pour approcher de la Piazza Navona. Le loisir perdu d’observer les eaux aux mouvements si naturels, à présent ses tonalités s'éteignent peu à peu. Triste, on poursuit…

Bientôt une autre musique aiguaie la marche. Sploush, splash, splish, splosh, zwim !... comme le crissement d’une lame sur un zinc, les pas spongieux battent la mesure sur le pavé humide. Une glissade... elle s'accompagne du petit cri strident. On s'en amuse. Pris par le jeu, on s'applique à en rythmer les sons, accentuant parfois le ton caverneux par un pas plus lourd, cherchant désespérément le petit couinement par une pause plus légère. Zwim ! du pivot de la pointe de la chaussure, on vient de reproduire le bruit aigu... 

Accaparé par le travail de funambule, le bout de la via dei Sabini laisse place à la via del Corso sans s'en apercevoir. Axe principal de la ville, artère qui irrigue la Rome baroque du forum antique jusqu'à la piazza del Popolo, personne ne l'arpente. Trop tôt. Même les cafés de la grande rue ont les stores repliés, même le soleil s'est absenté, caché derrière les nuages.

En ce matin chagrin, de l'autre côté de la via del Corso, la piazza Colonna baigne dans une ambiance tamisée. Pareil à un fanal, en son milieu trône une colonne due à Marc-Aurèle, mais que par habitude les Romains appellent colonne Antonine. De fait, peu favorables à l'empereur philosophe, les papes successifs lui en ont retirés la paternité au profit d’Antonin-le-Pieux. Courroucés même par les exactions de l’ami d’Epictète à l’égard des Chrétiens, ils en ont ôté l'urne funéraire, la remplaçant, au sommet, par celle de saint Paul. 

Mais quel étrange monument que ce pylône installé au centre de la place, se dit-on. 

On sait que Trajan fut le précurseur du type de réalisation, et que d’autres fanatiques, dans d’autres conditions et d’autres époques, eurent l’idée saugrenue d’orner leur capitale avec de pareils édifices. Mais, avouons-le, l’esthétisme de la construction ne soulève ni l’âme, ni ne permet de s’interroger sur ses préférences artistiques. Pour autant, les quarante-trois mètres de style dorique ne laissent pas indifférents. Comment le pourraient-ils, moi qui vit en une contrée où trois coups de pinceaux posés sur l'aile d’une assiette sont perçus comme une merveille… Impressionné, on l'est. Admiratif aussi, notamment des techniques sculpturales employées auxquelles une étude attentive de sarcophages romains a déjà initiée. Aussi, loin d’être passionné, sans négligence, guidé par l'esprit prométhéen qui est le mien, on s’abreuve à la nouvelle source.

C’est donc léger, car sans a priori, qu'on analyse la colonne construite sur décision du Sénat romain en l’honneur de Marc-Aurèle. Elément essentiel, mais que la géographie ou la topographie ne disent plus, le fût fut réalisé à quelques pas d’un temple dédié au même empereur ; la scénographie étant alors toute différente.

Les marbres de Carrare, vingt-huit blocs de plus d’un mètre de hauteur, s’enroulent en spirale pour former la colonne. Mis bout à bout, ils dessinent une frise de hauts reliefs sur laquelle les personnages se détachent en perspective mais sans jamais se dissocier totalement de la base, suivant une chronologie précise du socle jusqu’au sommet. Sorte de bande-dessinée, elle raconte un épisode historique rencontré nulle part ailleurs, oublié des historiens antiques, perdu dans les limbes du temps s’il n’avait été ciselé ici. C’est une guerre qui s’y déroule. Une guerre terrible, une guerre muette aujourd’hui, car, à défaut de noms et de textes, il faut suivre la longue narration de marches, de passages de rivières, de combats incessants, pour en comprendre le dénouement. Il faut aussi prendre du recul au sens propre du terme, et aiguiser son œil pour entrevoir la conclusion, à plus de trente mètres d'altitude.

« Que ceux qui ignorent la vérité soient dignes de compassions ». On fait sien la maxime de Marc-Aurèle avant d’interpréter sa colonne. De tableaux en tableaux, on glisse sur le ruban de scènes qui défilent, certaines confuses, d’autres plus éloquentes. De-ci, de-là, on entrevoit, enfouis sous une avalanche de corps serrés et entremêlés, les épilogues de campagnes. L’élève de Fronton y triomphe toujours, une des dernières scènes figurant même la reddition définitive des vaincus prosternés à ses pieds.

Voilà, se dit-on, une guerre à la gloire de Marc-Aurèle, lequel, en habile général et brave guerrier, a su dompter les barbares. Mais de quel conflit, de quels barbares, s'agit-il ?... 

Par distraction, par plaisir d’éduquer le regard aussi, on cherche des indices. On se met à décrire des cercles autour de la colonne, comme un rapace le ferait à la vue d’une future victime. On ausculte les moindres détails, on mobilise les bribes de connaissances que la mémoire veut bien céder. Cette guerre, on en a la certitude, ne fut pas une guerre de conquête ; depuis ses premiers jours, l’Empire sur la défensive, tantôt reculant, comme sous Hadrien, tantôt reprenant momentanément du terrain perdu, comme sous Trajan et Marc-Aurèle. Non, ici, c’est à une sédition redoutable qu'on assiste. D’abord, on pense à un soulèvement sur le Rhin. Cependant, protégé par des places fortes et colonies, le fleuve ne donnait pas encore de très sérieuses inquiétudes, même si les Germains le passèrent et vinrent jusqu’en Italie. Ici, ce sont plutôt les vastes régions du Danube qui se soulèvent. Des populations d’une extrémité de l’Empire confrontées à de moindres obstacles et qui formèrent une vaste confédération de l’Illyrie à la Gaule. Une coalition prête à l’invasion, composée de nations germaniques, comme les Marcomans et Suèves, de nations slaves, comme les Sarmates, et probablement de tartares, comme les Alains.

 

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