Mur du temple de Jupiter Sérapis, une prise culturelle à la civilisation hellénistique, celle ptolémaïque en l'occurrence
Palazzo Corvaja, vestige de la présence arabe sur l'île. Son architecture fut inspirée par la Ka'ba, et peut-être ?, de la Ka'ba-ye Zartocht, élaboration Achéménides, située dans la région de Fars en Iran
Odéon. Nom donné aux édifices grecs, couverts en général, où avaient lieu des concours de chants, de poésies, etc.
Naumachie. Au sens large, bassin où se déroulait, dans le cadre de "jeux", des batailles navales. La véracité sur la fonction exacte de cette structure n'est toutefois pas réellement établie par les archéologues.
Le Duomo, la cathédrale si on préfère. Ses influences sont multiples, son style est romano-gothique, mais, à l'intérieur, on peut voir des colonnes qui ont appartenu au théâtre gréco-romain de la cité
L'exceptionnel théâtre de Taormina, avec, maintenant que la Skene est pour partie détruite, l'Etna en arrière-fond
Taormina
On vole par-dessus la Sicile, l’ancienne Trinacria qui étire ses trois jambes autour d’une tête centrale. On vole, et l’Etna tousse des fumeroles, crache une vieille rancune malsaine enfermée sous sa croûte infernale. Au bas des ombres du géant aux flancs malades, Catane jubile, et son aéroport, en attente d’une prochaine éruption, dessine de bitumeuses droites appelées à un funeste avenir.
Dans cette région en suris, maintenant sur la voie rapide vers Messine, Taormina, l’héritière de Naxos, la plus ancienne colonie grecque de l’île, a depuis longtemps quitté les rivages jadis dévastés par Dionysos de Syracuse, le tyran. Elle a grimpé, est montée sur les pics du Taurus, lesquels au moment de cette translation forcée étaient aux mains des Siculi.
Malgré un grand âge, malgré des odeurs chloroformées qui accompagnent les choses aux vécus interminables, la vénérable cité embaume des orangers qui ombrent ses pavages et bordent la mer Ionienne. Le bassin, calme aujourd’hui, est loin des tremblements suggérés par Diodore et qui, selon lui, contribuèrent à disjoindre l’île du reste de l’Italie. Pas de vagues, pas de ces cascades aquatiques qui se déchirent à l’approche du rivage. Dans cette immensité bleutée, où il semble apercevoir un bout de la Calabre, quelques barques graciles ondulent nonchalamment sur des flots sans écumes. Dans cet univers ancien, peuplé d’une civilisation aussi vieille que Mycènes, tout à l’extase de se sentir loin chez soi, perdu dans ce coin pantelant transalpin, on regarde Taormina, le refuge de Sextus Pompée, plus beau encore que dans ses rêves. Les yeux tactiles, on en caresse les contours jusqu’à des extrémités trempant dans l’onde indigo à ses pieds. En attente d'un funiculaire, maintenant en sa cabine, on tourne le dos au bleu violacé de la mer, gagne l'amas de maisons colorées qui composent ce borgo hautement perché. Une fois sur le promontoire, l’unité habituelle des villes italiennes s’efface au profit d'un assemblage de germes divers, d'époques différentes. Sur le flanc de la chiesa San Prancazio, on voit des blocs d'un ancien sanctuaire dédié à un Jupiter adapté à la mode égyptienne, un Sérapis. A deux pas, la porte médiévale dite de Messine indique la présence normande qui, jadis, rôda dans les parages. Ainsi entre dépaysement et un kaléidoscope de mille-cinq-cents ans d'écart, on pénètre dans la cité. La piazza Vittorio Emanuele II arrive, et, ne voulant pas déroger à l'axiome de la variété, elle est dominée par la masse cubique du palazzo Corvaja rappelant le lieu le plus sacré de La Mecque, là où gît la précieuse pierre noire donnée à Abraham.
Des héritages innombrables gravés dans la pierre, Taormina se transforme en palimpseste. Et goûtant ces multiples découvertes, on y déniche des éléments très anciens, comme une cavea d’un odéon romain au dos de la chiesa Santa Caterina d’Alessandria. Pris par l'élan des découvertes, la piazza Vittorio Emanuele II n’échappe pas à une auscultation, et, bien que couvert d’un damier en basaltes, une signalétique apprend que ce sol masque les vestiges d'une Agora, puis d'un Forum, lequel lui succéda.
On s’avance. On suit le tracé rectiligne du Corso Umberto pour une « Naumachia » du premier siècle creusée de niches innombrables ; pour la piazza IX Aprile, avec ces deux chiesa et sa tour de l’horloge ; pour le Duomo, égayé par les bruits d’une fontaine où triomphent au sommet les emblèmes de la ville tenus par une centauresse... Cependant, l’essentiel n’est pas dans une icône de l’église principale, le corps recouvert d’argenteries, au point qu’on se demande s’il ne s’agit pas d’une Madone acheiropoïète. Il n'est pas davantage dans ce belvédère, proche du Duomo, qui ouvre des perspectives sur les gracieuses découpures du rivage et pousse le regard jusqu’à Catane, noyée dans un halo presque impénétrable. Il est à rebours, à côté de l’Agora où l’éloquence emporta tant de décisions capitales, changea des gouvernements, innova dans les lois. Il est dans le grand théâtre gréco-romain faisant de Taormina un site tellement à part…
Fort d'une cavea parfaitement conservée et creusée en demi-cercle à même la roche, le théâtre s’ouvre sur une scène portée par des soubassements de marbres, et que ferme un mur de fond, décoration immobile lors des spectacles. Ce mur, maintenant éventré, jadis orné de corniches et sculptures, possède toujours les niches qui, auparavant, étaient destinées à accueillir les statues de dieux. Des colonnes subsistent, en plus ou moins bon état, parfois jetées à terre, dont on apprécie les marbres multicolores, serpentines, riches de porphyres. D'un bâti si habile que les voix des guides se font entendre jusqu’aux derniers rangs, l’oreille, imaginative, s’enivre de vers d’Euripide, d’Aristophane, de musiques d’actrices gracieuses, fermant à demi les paupières, aux souffles cadencés par leurs instruments à corde. Puis, on lève le regard. On embrasse alors un horizon immense, majestueux, unique dans son genre. La vue sur les rivages sinueux, les promontoires de la Sicile, une mer étincelante les frange. Et puis, enfin, en son milieu, pour couronner l’ensemble, les pentes régulières de l’Etna apparaissent, couvertes de neiges, son sommet d’où s’échappent des vapeurs incandescentes, et lequel, sûrement en un autre temps, par des nuits noires, dut fasciner des spectateurs assis là, les yeux sublimés par des coulées de lave coulant comme des torrents jusqu’aux rivages…
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